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Dunkerque OPENER

À l’endroit où nous nous trouvons, à ce carrefour des arts et de la société qu’occupe la revue Cassandre/Horschamp, nous voyons souvent passer des projets utopiques qui ont fort peu d’effet sur la réalité de notre société. Certains sont des trompe-l’œil, qui peuvent même servir d’« alibis » et masquent mal le deuil d’une authentique implication de ceux qu’on appelle « les habitants » dans leurs territoires de vie. D’autres sont des actions ponctuelles menées par des artistes activistes qui peinent à être valorisées et reconnues par les instances publiques. Les alliances réelles entre des institutions et des artistes autour d’un projet qui touche en profondeur aux lieux et modes de vie collective des citoyens sont très rares. La raison en est évidente : notre société, de façon générale, a oublié le rôle réel du geste artistique, la raison même de son existence, qui est de travailler sur les difficultés que nous rencontrons, sur les insuffisances (ou les dysfonctionnements) de nos modes relationnels. Si nous voulons résister efficacement à la réification générale des êtres et à la marchandisation du monde aujourd’hui en cours, il faut nous souvenir que l’art, loin d’être déconnecté de la vie, est l’un des outils les plus précieux dont nous disposons pour critiquer et peut-être améliorer le fonctionnement d’une société humaine.

Anne Rivollet et Patrick Le Bellec travaillent depuis longtemps sur ces questions d’art et d’urbanisme, et comme ce ne sont pas seulement des rêveurs, ils ont réussi un exploit. Faire entrer un peu d’utopie concrète dans le fonctionnement d’une ville. Leur entreprise, particulièrement délicate, semée d’embûches et d’obstacles et toujours menacée d’incompréhension, participe à la fois d’une revisitation du rôle de l’artiste dans la collectivité et de l’ouverture d’un regard sensible (et informé) sur la réalité vécue de ce qu’on appelle « espace public ». Cette démarche remet évidemment en cause les logiques marchandes, certaines rigidités administratives, mais aussi des habitudes institutionnelles si ancrées qu’on a parfois du mal à imaginer qu’elles puissent être changées.

C’est pourtant une nécessité aujourd’hui ; se contenter, comme les tendances fortes d’un néolibéralisme ravageur l’imposent un peu partout, de gérer les territoires et les personnes sur la base de statistiques, de rapports économiques, de comptes rendus sur les évolutions démographiques et sociologiques, d’évaluations quantitatives, bref, surtout de chiffres, sans tenir compte de l’impalpable et essentielle réalité humaine que les artistes ont en charge de dévoiler et de faire exister, nous mène évidemment à une impasse.

Chacun le sait intuitivement : la qualité symbolique d’un espace commun est essentielle à la reconnaissance qu’en ont (et à l’usage qu’en font) les citoyens qui y vivent. L’espace nous parle, il nous accueille ou nous rejette, nous inspire ou nous ferme. On n’entre pas en relation avec un autre de la même façon, et l’on n’est pas le même, dans un lieu hostile à la rêverie, dont on sent intimement qu’il a été calculé pour un usage strictement défini ou dans celui où l’imaginaire se meut à son aise, où l’on a à la fois l’impression d’être chez soi et d’habiter le monde. Où, pour tout dire, on se sent bien.

Chacun le sait intuitivement, mais cela entre rarement en considération dans les rapports officiels des experts. Pourtant certains esprits en avance sur leur temps (ou profondément en phase avec lui), comme Gilles Clément ou Patrick Bouchain, ou encore la valeureuse équipe de CoLoCo, l’ont compris depuis longtemps : l’être humain, sa vie quotidienne, ses modes de relations, son évolution dans l’espace et le temps, voilà la première préoccupation de l’urbaniste et de l’architecte qui croient à leur mission. L’être humain, celui que caractérise l’usage de langages qui servent à inventer des mondes ou à réparer celui-ci, celui qui est un créateur en puissance, qui est bouleversé par la présence de l’autre, touché par la beauté de la nature et de l’art… pas seulement ce producteur/consommateur manipulable à merci auquel une idéologie marchande veut nous réduire. Disséminer dans la ville ce que Coline Merlo nomme joliment « des jardins imperceptibles », et sur les bords des canaux des « jardins barges » n’est pas d’une utilité évidente. Mais c’est essentiel, car c’est une façon de nourrir nos imaginaires en introduisant ce dont nous manquons le plus aujourd’hui : de la poésie en actes, au sens vrai du mot poésie, issu du verbe grec poeïen, qui signifie faire, ou créer.

Or, ce qui est créé ici est tout sauf anodin : c’est l’invention d’une liberté d’usage et une « déneutralisation » du paysage urbain qui crée un sentiment d’appropriation d’espaces fréquemment privés d’âme dans les villes.

Plusieurs structures ou associations qui ont bien compris l’importance et la pertinence de la démarche, se sont rapidement mis au travail autour du beau projet Opener, comme la ligne « solidarité urbaine » de la Caisse des dépôts et consignations, les Voies navigables de France, l’Aduges [1] et l’association Les Papillons Blancs [2]. Une expérience passionnante se déroule sous nos yeux, qui pourra – on l’espère pour la santé de notre démocratie – servir d’exemple à d’autres territoires encore trop timorés, car comme l’écrit Valérie de Saint-Do : « Dénier ne serait-ce que l’écoute et le dialogue aux initiatives, aux expériences, aux voix dissidentes qui murmurent “on peut faire autrement !” est une impasse démocratique. »

Nicolas Roméas

[1] Association dunkerquoise de gestion des équipements de quartier.
[2] Réseaux d’associations qui développent des actions d’aide et de solidarité en faveur des personnes handicapés mentales.