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Extrait de l’éditorial

Ouvriers de l’imaginaire

La fonction de ce qu’on appelle aujourd’hui les « arts vivants » est originellement de rassembler un groupe humain autour d’un moment symbolique dans le but de lui rappeler certaines choses importantes qu’il risquerait d’oublier.

Ces choses importantes sont d’ordre politique, humain, elles concernent la raison pour laquelle nous sommes ensemble et la manière dont on devrait le faire. Il ne s’agit pas seulement d’être enchantés ou déçus par un spectacle, d’être d’accord ou non, d’apprécier ou non tel ou tel aspect d’un moment artistique et de rentrer chez soi contents ou mécontents.

Il s’agit de débattre et de s’outiller pour agir.
Rassembler les humains autour d’un rituel artistique pour qu’ils retrouvent collectivement le goût de ce qui les émeut, les bouleverse, qu’ils ressentent ensemble les erreurs commises et ne se laissent pas détourner de l’essentiel. Pour qu’ils se refondent ainsi, en étant traversés d’une émotion qui a du sens, en une vraie communauté humaine, au sens profond de ces deux mots. « L’art du théâtre ne prend toute sa signification que lorsqu’il parvient à assembler et à unir », résumait Jean Vilar. On pourrait ajouter que cet assemblage n’a nulle obligation d’être consensuel, mais qu’il a pour objet de produire des débats fertiles. Plus près de nous, Edward Bond rappelle que le théâtre doit nous empêcher d’échapper aux questions qui se posent à nous1. Il s’agit d’une fonction sociale et politique fondamentale, dont l’usage apparaît clairement dans des formes issues d’autres cultures, notamment sur les continents africains et asiatiques, mais aussi dans le passé de l’Occident. Cette fonction subsiste comme elle peut dans nos sociétés malgré de nombreux obstacles qui tiennent en partie à la façon dont les théâtres, dans leurs architectures et leurs fonctionnements, nous assignent des rôles de spectateurs (voire de clients) et permettent rarement d’ouvrir les débats.

Noyée dans les méandres d’une conception « élitiste » qui l’éloigne sans cesse de nos préoccupations communes et tient à l’écart les « non initiés » pour lesquels on tentera ensuite de recréer des conditions d’« accès à l’art », cette fonction se délite et perd son efficience. À force de délitement cette fonction première disparaît, on finit par l’oublier complètement et quels que furent nos idéaux, on se contente d’aller au spectacle. C’est pourquoi nous parlons d’un art « principe actif ». Les comédiens britanniques qui ont récemment lu des textes de migrants dans la « jungle » de Calais, ceux du Globe Theatre qui sont allés y jouer Hamlet et ceux du Good Chance Theater dont parle ici Valérie de Saint-Do, le savent parfaitement. En portant leur art au cœur de la difficulté contemporaine réelle, ils nous rappellent ce que c’est que le théâtre, à quoi ça sert. Ainsi de ces artistes qui portent leurs langages dans des lieux de relégation comme les hôpitaux psychiatriques et les prisons où ils sont opérants et où le contexte agit sur eux, là où il ne peut être question de divertissement…

Dans une période de déshumanisation froide, de banalisation de la barbarie, d’absence de scrupules des pouvoirs, il est important de rappeler, de montrer par des actes, que l’art est une arme majeure d’humanisation…

On voit qu’il ne s’agit pas de produire du « spectacle » pour, comme on dit, se « divertir », ou de nouveaux articles destinés au marché de l’art. Nous ne parlons pas d’un simple élément esthétique, d’un « plus » qui se juxtaposerait à notre existence, mais d’un rouage central du fonctionnement des sociétés humaines. De toute société. Antonin Artaud nous l’a fait savoir avec force et certains, comme Grotowski, Peter Brook, Ariane Mnouchkine (ou dans le champ plastique Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Jean-Michel Basquiat, puis Thomas Hirschhorn ou Banksy), n’ont cessé de l’affirmer dans leurs textes et leurs pratiques. Ce ne sont que des exemples et de nombreux autres artistes, mal reconnus, s’y efforcent à leur manière, comme récemment Jérôme Pellissier dans une pièce autour de la figure de Jaurès ou Filip Forgeau autour de celle de Rosa Luxemburg…