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APPEL AUX POLITIQUES RESPONSABLES

26 janvier 2008.

L’autre histoire
(L’art, la culture et les politiques)


Cette question majeure n’est pas apparue lors de la dernière campagne présidentielle et il est plus que temps de s’y mettre ! Si ils veulent vraiment joindre leurs énergies autour de valeurs qui ne pourront être piratées par la machine ultralibérale et ce « storytelling »(1) qui ne peut agir que sur la base d’un décervelage médiatique organisé, ceux qui veulent résister à la marchandisation doivent replacer la culture et l’art au centre de leurs préoccupations. Et, pour une fois, prendre cette question au sérieux.
C’est aujourd’hui un impératif absolu.

Il ne s’agit pas d’utiliser une fois de plus, le « brillant » de l’art comme valeur ajoutée au service du tourisme, du commerce et des parcours politiques ! De juger à l’aune du quantitatif ce qui est de l’ordre du symbolique. Non. Surtout pas.

Il s’agit de prendre conscience de l’importance fondamentale de l’outil de civilisation que représente la mise en jeu et en formes d’aspirations communes par le moyen de l’art.

Devant une offensive matérialiste mondiale qui a pour but de déshumaniser l’être humain, la gauche française ne peut plus se permettre le luxe de ne pas prendre en mains la question de l’immatériel, celle du symbole et de sa transmission.

Elle doit le faire pour deux raisons majeures.

Une raison de fond : bien que nombre de représentants actuels d’une pensée « progressiste » semblent négliger cette réalité, la culture et l’art sont parmi les plus efficaces vecteurs d’une pensée politique vraiment humaniste.

La mémoire des peuples, véhiculée et transmise d’une génération l’autre par l’écrit, le théâtre et tous les arts « vivants », le cinéma, la relation construite par l’action artistique, reliant en temps réel des êtres et des pans atomisés d’une société en miettes... de Victor Hugo à Edward Bond en passant par Orwell et Bradbury (mais aussi Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Abdellatif Kechich, Ken Loach, etc.), la question de l’humain, ce sont très souvent des artistes qui l’ont portée et la portent au plus haut degré. Pour toucher l’âme en profondeur, rien n’égale la force de l’art.

Comme l’ont prouvé l’histoire dans notre pays du mouvement de l’Éducation populaire et celle de la première décentralisation théâtrale, les aspirations portées par toutes les formes d’art - lorsqu’elles sont véhiculées de façon démocratique - sont une poutre maîtresse de la construction d’une pensée solidaire et ouverte. C’est ainsi qu’a pu se constituer le terreau historique à partir duquel, dans les siècles récents, les mouvements d’émancipation se sont autorisés à se percevoir comme légitimes jusqu’à devenir des outils politiques. La mémoire et la pensée sous toutes leur formes, particulièrement artistiques (leurs adversaires ne l’ignorent pas, qui ne cessent d’asséner qu’il faut cesser de réfléchir et de faire en sorte qu’on ne puisse penser et ressentir ensemble).

C’est en grande partie ainsi qu’après-guerre, dans un partage d’émotions propices à l’élévation des esprits, la France a su peu à peu renaître de sa débâcle morale.
Et c’est principalement sur ces fondations qu’à partir de la Libération s’est construit dans un pays à l’identité dévastée un service public de la culture qui a permis à la pratique de l’art de se défaire des impératifs de rentabilité. Un service public qui permet de redonner à l’art sa vraie place : celle d’un trésor immatériel commun à tous et appartenant à chacun.

La deuxième raison est d’ordre stratégique : dans les rares moments où les politiques issus de ce qu’on nomme la « gauche » font l’effort de prendre cette question au sérieux, ceux que l’on appelle les « néolibéraux » ne peuvent les suivre loin sur ce terrain, et c’est sans doute le seul où ça soit absolument le cas. C’est la raison pour laquelle ceux-là veulent en finir avec cette « exception culturelle » française qui nous donne une grande responsabilité aux yeux du monde.

Car le vrai travail de l’art, ce mélange d’émotion de mémoire et de désirs communs qui ouvre la voie d’un enrichissement et d’un élargissement de l’âme, ne peut que s’opposer à leurs manœuvres. C’est pourquoi, comme le savait Maurice Pottecher lorsqu’il créa le Théâtre du peuple de Bussang, c’est l’un des outils les plus sûrs de la construction de l’humain et de la résistance à la médiocrité, ce que Jean Jaurès était loin d’ignorer.
C’est en grande partie de cette manière, souvent imperceptible, qu’un désir d’émancipation s’est peu à peu développé dans les esprits. Par l’échange, le lien créé par la culture, celui d’une histoire commune que portent l’art et la pensée, la poésie ou le théâtre, réunissant un peuple entier comme le voulait Vilar (et, d’une certaine façon Malraux).
Un autre genre de « storytelling », de haut niveau celui-là, fondé sur la mémoire et porteur d’aspirations partagées, par lequel les individus peuvent se vivre en tant qu’acteurs collectifs d’un enrichissement culturel.

Il n’est plus temps de tergiverser : les politiques « responsables » de ce pays, et en particulier ceux qui sont porteurs d’une pensée de gauche, doivent faire de la culture l’un de leurs thèmes majeurs, faute de quoi ils se priveront d’un atout essentiel.
L’un des derniers dont ils disposent.

LES OURS

1- Storytelling, Christian Salmon, La découverte


PS : Il paraît qu’on a vu un ours PASSER, le 1er février, à midi, du côté des colonnes de Buren, accompagné de Padox...

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