Nos différents niveaux d’actions

Comme l’écrivit l’auteur allemand Heiner Muller, qui savait de quoi il parlait : « Le temps de l’artiste n’est pas celui du politique ». Et Marie-José Mondzain le montre brillamment dans l’un de ses textes : le temps de la réflexion et celui de l’action ne sont pas non plus identiques.

Temporalités

Notre démarche, depuis la naissance de la revue Cassandre en 1995, se fonde essentiellement sur la recherche d’une démocratie culturelle et artistique qui ne perd pour autant jamais de vue la notion d’exigence.

Cette idée-force, qui donne une importance particulière à la circulation de l’art – en particuliers des « arts vivants » – dans des lieux dits défavorisés, a priori non prévus pour cette circulation et où, loin de tout divertissement, le geste artistique peut retrouver une nécessité et un sens au service de l’ensemble de la collectivité dans la réalité de l’échange, s’appuie sur la défense d’un vrai service public de la culture.

Ce service public, issu de combats mouvementés qui furent marqués par la personnalité d’une Jeanne Laurent, des pionniers de la première décentralisation théâtrale, de Jean Vilar puis d’André Malraux, est aujourd’hui de plus en plus fragilisé. Si nous n’y prenons garde, il ne tardera pas à succomber aux effets conjugués d’une « Europe des régions » en construction, des injonctions néolibérales de l’Organisation Mondiale du Commerce et d’une décentralisation actuelle qui laisse un pouvoir de plus en plus discrétionnaire aux collectivités locales et affaiblit le rôle référent de l’État, comme le montre en 2005 les termes du traité pour une constitution européenne. Depuis 2006, Cassandre/Horschamp s’efforce donc d’alerter politiques et opinion publique sur les dangers de cette disparition annoncée.

Au delà de ces appels vigoureux, différentes temporalités sont inextricablement liées dans ce combat pour défendre des valeurs symboliques qui doivent vivre et s’élaborer à l’abri des contraintes de l’économie. Mais les rythmes bousculés de notre histoire contemporaine, qui impliquent la remise en cause d’un certain nombre d’acquis fondamentaux construits dans l’immédiat après-guerre, forcent à réagir vite, en mêlant, au risque de la confusion, différents niveaux d’action et de réflexion.

Pour qu’un travail de fond sur les nécessités rendues apparentes par un travail d’investigation sur le lien art/société, puisse trouver des champs d’application efficaces, différentes temporalités sont donc nécessaires afin d’agir sur différents rythmes et à différents niveaux.

Cela nécessite la mise en place progressive, à laquelle nous nous attachons depuis une vingtaine d’années, d’une « boîte à outils » permettant d’agir simultanément sur le champ art/société dans le temps du débat, dans celui de l’exploration et de la mise en valeur d’expériences sous-estimées et peu analysées, et dans celui d’une réflexion de fond qui implique un travail de prospective et un rappel de l’histoire.

 

La réflexion

Le temps d’une réflexion sur le long terme, enrichie par les nombreuses rencontres que nous organisons ou auxquelles nous participons, se construit à la fois par la publication et la confrontation de textes de fond dans la revue ainsi que d’autres supports éditoriaux, la publication de textes, analyses ou manifestes, et les actes de colloques et de rencontres organisés depuis des années par Cassandre/Horschamp.

Cassandre/Horschamp est aussi à l’origine, depuis 2001, d’ateliers de réflexions thématiques autour du groupe REFLEX(E). Ce travail de réflexion de longue haleine permet d’avancer ensemble sur des questions générales, historiques et politiques, en s’appuyant sur un travail thématique effectué par les différents ateliers.
Des « cahiers REFLEX(E) » sont régulièrement publiés et diffusés par Cassandre/Horschamp pour faire publiquement état de ces travaux.

 

L’action

L’un de nos outils les plus pragmatiques est le pôle de ressources Horschamp.
Son utilité consiste à mettre à la disposition d’équipes artistiques et « sociales » des informations sur les travaux les plus intéressants dans l’interchamp art/société, ainsi que sur différents protocoles de travail.
Cette récolte et cette diffusion d’informations se fait par des rendez-vous où nous privilégions les conversations approfondies sur différents thèmes. Un certain nombre de ces informations sont mises en ligne et consultables par la base de données du site Horschamp.org.

Les champs d’application privilégiés de ce travail d’information et de connexion sont ceux d’une présence artistique dans ce que nous nommons les « lieux de la difficulté » : en milieu rural, ou en lien avec des hôpitaux, des hôpitaux psychiatriques, des prisons, des quartiers défavorisés, etc.
Nous mettons à la disposition de ceux qui abordent ce sujet (universitaires, étudiants, artistes, acteurs culturels ou sociaux) des suivis de parcours d’équipes sur le long terme, qui permettent de s’enrichir d’expérience antérieures et de comprendre dans le détail les possibilités et les obstacles liés à ces démarches.

Cette activité de connexion et d’information n’est pas neutre : nous privilégions les équipes qui nous semblent porter une véritable démarche d’action culturelle dans la durée, sans jamais laisser de côté la valeur et la force proprement artistique de leur travail.

 

Le lien entre l’action et la réflexion

Enfin, il est parfois nécessaire de croiser ces différentes temporalités de façon cohérente, afin que la réflexion soit mise au service de l’action. Les croisements entre les ateliers thématiques du groupe REFLEX(E), les différentes publications de Cassandre/Horschamp, les manifestations artistiques et les débats que nous organisons, et aujourd’hui par le biais du journal en ligne L’Insatiable, permettent, à certains moments privilégiés, de regrouper dans un même espace-temps ces différents champs d’action et de connaissance pour organiser des manifestations ouvertes au public. Il est alors possible de s’informer, de dialoguer, et de percevoir en direct le parcours d’équipes contemporaines représentatives d’une vraie démarche d’action culturelle et artistique.